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Les souvenirs sur l'Affaire

Les souvenirs sur l'Affaire

Les évocations des romanciers

L'affaire Dreyfus est très vite un matériau pour les écrivains, notamment ceux qui sont dreyfusards. Anatole France, persuadé que l'Affaire est petite en elle-même mais grande par ses conséquences, veut qu'elle reste dans la mémoire humaine. Il s'y emploie dans les tomes III et IV de son Histoire contemporaine. L'anneau d'améthyste dénonce le nationalisme furieux et l'infamante croisade antisémite ; il y est rappelé que Dieu est juif et que l'on peut même reconnaître sa manière biblique dans « ces aveux éclatant comme le tonnerre, cette gorge ouverte, ces révélations sortant de toutes parts, cette assemblée de robes rouges ». Le professeur Bergeret dit ne pas se sentir la force de haïr 80 000 juifs et, dans Monsieur Bergeret à Paris, on le voit appeler une belle et haute récompense « l'injure des ennemis de la justice » et les déclarer irrémédiablement perdus : « Votre ruine est en vous. Les conséquences nécessaires de vos erreurs et de vos crimes se produisent malgré vous (...) voici que le parti énorme de l'iniquité demeuré intact, respecté, redouté, tombe et s'écroule de lui-même (...) Pourquoi se plaindre que de grands coupables échappent à la loi et gardent de misérables honneurs ? Cela n'importe pas plus, dans notre état social, qu'il n'importait, dans la jeunesse de la terre (...) qu'il restât encore, échoués sur le limon des plages, quelques monstrueux survivants d'une race condamnée ».

Dans À la recherche du temps perdu, Marcel Proust montre la princesse de Guermantes se faisant acheter L'Aurore en cachette. Swann trouve bêtes les antidreyfusistes et indistinctement intelligents les dreyfusards ; il parle de Barrès comme ayant perdu tout talent et du père Clemenceau comme d' un très grand bonhomme. En 1921, dans Jean Barois, Roger Martin du Gard, futur Prix Nobel comme Anatole France, fait de son héros un intellectuel catholique qui devient dreyfusard et libre-penseur ; Albert Camus dira qu'il sent, dans ce livre, les individus intacts et « la douleur de l'histoire toute fraîche ».

Les observations des témoins

Très proche de la famille Dreyfus, Joseph Reinach après avoir été l'un des plus ardents propagandistes de la réhabilitation, se fait l'historien de l'Affaire. Charles Péguy, normalien et ardent dreyfusard dans La Revue blanche, rêve d'une histoire mais finit par parler d'avortement frauduleux de l'affaire et de la décomposition du dreyfusisme. S'il reconnaît que les républicains réconciliés ont apporté une « nouvelle grandeur à la France », il déplore dans Notre jeunesse qu'on soit passé de la mystique à la politique et n'oublie pas la grâce qu'il juge toujours une faute : « Nous fussions morts pour Dreyfus. Dreyfus n'est point mort pour Dreyfus ». En 1909, Georges Sorel, dans La Révolution dreyfusienne, veut ne voir dans bien des dreyfusards que des bourgeois voulant diriger l'État. En 1932, Daniel Halévy parle des deux stupeurs surgies de l'Affaire, celle de la communauté juive confrontée à la vague antisémite, celle de la bourgeoisie libérale surprise de l'ampleur de la machination contre Dreyfus mais il ne renie rien de ce qui lui fit écrire l'Apologie pour notre passé tant critiquée par Péguy.

Léon Blum qui signait un juriste ses remarques sur les procès Zola, écrit dans l'été 1935, pour Marianne, ses souvenirs sur l'Affaire. Il y montre le bouleversement et le reclassement des rapports interhumains tout en déplorant la neutralité pusillanime de trop de juifs à un engagement pour Dreyfus comme aujourd'hui dans la lutte antifasciste. Antidreyfusisme et fascisme lui semblent des menaces qu'aucune simagrée ne peut détourner mais le futur chef du Front populaire constate l'immobilité des lourdes profondeurs.