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L'esprit dreyfusard au XXe siècle

L'esprit dreyfusard au XXe siècle

Les dreyfusards des années trente

Futur directeur général des Archives de France, André Chamson écrit en 1928 : « injustement peut-être mais avec force, l'affaire apparaît comme le mythe d'une génération qui avait le temps et pour laquelle les problèmes vitaux ne se posaient pas avec la terrible acuité qu'ils ont pris depuis ». Sa génération vit dans le souvenir de la grande saignée qu'a été la guerre de 14-18 ; elle a appris de Paul Valéry que les civilisations sont mortelles. Confrontés au communisme de Staline, au fascisme mussolinien et bientôt au national-socialisme de Hitler, beaucoup de jeunes intellectuels sont fascinés par l'Union soviétique naissante. Pour ceux qui voient, tel J. Bruhat, par-dessus les carmagnoles des sans-culottes, les blousons de cuir des bolcheviks, l'uniforme du capitaine Dreyfus et son sens de l'honneur se perdent dans un siècle passé. Ils veulent intervenir plus massivement dans le champ politique, au nom de nouvelles valeurs ou contre de nouveaux adversaires (J.-F. Sirinelli).

Pourtant la référence dreyfusienne a ressurgi et le Comité de vigilance des antifascistes (CVIA) s'inscrit dans la tradition des pétitions de l'âge dreyfusard. Nicole Racine a montré que le CVIA se place dans la lutte de la raison contre l'erreur et les préjugés même si ses membres sont divisés sur le sens et les modalités du combat. Toutefois, en présidant le rassemblement unitaire du 14 juillet 1935, le ligueur Victor Basch pouvait légitimement y voir un miracle de même nature que celui intervenu en 1898. Avant les années noires de l'Occupation, Jean Guéhenno y perçut « d'une génération à l'autre, comme une transmission, une tradition de la justice ».

L'ultime métamorphose des intellectuels dreyfusards

Pendant les opérations de maintien de l'ordre en Algérie, guerre de fait, les intellectuels s'opposent, « comme jamais depuis l'affaire Dreyfus », traduisant une division profonde des Français (M. Winock). Dans La Tragédie algérienne, Raymond Aron explique que « le maintien par la force exclut le libéralisme ». Dès le 5 avril 1956, Henri-Irénée Marrou a dénoncé des laboratoires de torture, « une honte pour le pays de la Révolution française et de l'affaire Dreyfus » ; le 28 mars 1958, André Malraux, Roger Martin du Gard, François Mauriac et Jean-Paul Sartre demandent aux autorités de « condamner sans équivoque l'usage de la torture en Algérie ». Les militants qui leur font écho poursuivent une mission explicitement dreyfusarde, la recherche d'une vérité délibérément cachée. En octobre 1958, la brochure Nous accusons rappelle le J'accuse ! de Zola avant qu'en 1960, au manifeste des 121 qui défend le droit à l'insoumission, ne réponde un manifeste des intellectuels français qui dénonce des « rebelles fanatiques, terroristes et racistes ».

Les intellectuels qui se veulent tiers-mondistes et révolutionnaires se séparent des intellectuels dreyfusards. Issu de ce second milieu, Pierre Vidal-Naquet a éclairé ces modes d'engagement en n'oubliant pas que la référence à la Résistance était devenue la base morale des partisans de la décolonisation. La mémoire du capitaine Alfred Dreyfus est alors supplantée par celle du capitaine de réserve Marc BlochMarc Bloch
Né à Lyon en 1886, Marc Bloch, spécialiste de l'histoire de la France rurale, fut le co-fondateur des Annales d'histoire économique et sociale en 1929. Nommé en 1936 professeur d'histoire économique à la Sorbonne, il consigna son expérience d'officier de la guerre 39-40 dans L'Etrange défaite avant de s'engager dans la Résistance et d'y périr, fusillé, en 1944.
qui disait ne jamais revendiquer son origine sauf face à un antisémite ; il rappelait son éducation dans le culte des « traditions patriotiques dont les Israélites de l'exode alsacien furent toujours les plus fervents mainteneurs ». Alfred Dreyfus aurait assurément pu signer le testament écrit, le 18 mars 1943, par cet historien qui allait mourir pour la France en 1944 : attaché à ma patrie, je l'ai beaucoup aimée et servie de toutes mes forces ; je meurs comme j'ai vécu, en bon Français.