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Zola, moment de la conscience humaine

Zola, moment de la conscience humaine

Des obsèques nationales

La mort brutale de Zola, asphyxié dans des conditions mal élucidées dans la nuit du 28 au 29 septembre 1902, frappe de stupeur les dreyfusards et d'abord le capitaine Dreyfus. Ses Carnets évoquent la terrifiante nouvelle et la demande de la veuve qu'il n'assiste pas aux obsèques. Finalement, après avoir veillé le corps de Zola pendant les heures précédant l'enterrement, le capitaine fait partie des premiers rangs du cortège. Le lendemain, L'Aurore évoque sa marche « au milieu du peuple de Paris, vers l'éclatante réhabilitation qui lui est due et qui est aussi nécessaire à la France qu'à lui-même ».

Les discours sont prononcés par Joseph Chaumié, ministre de l'Instruction publique, Abel Hermant et Anatole France qui a obtenu de Mme Zola de ne pas limiter son hommage au littérateur et au romancier. Il dit d'ailleurs qu'il lui est impossible « de garder le silence sur ces hommes acharnés à la ruine d'un innocent » et montre « Zola se dressant, faible et désarmé (...) sa droiture héroïque (...) sa vertu ». Saluant sa gloire, il conclut : « Envions-le : il a honoré sa patrie et le monde par une œuvre immense et un grand acte. Envions-le, sa destinée et son cœur lui firent le sort le plus grand. Il fut un moment de la conscience humaine ». A. France répétera son admiration pour le citoyen Zola quand le jour de sa panthéonisation approchera ; laissant aux littérateurs le soin de se disputer sur son œuvre, il sera à nouveau catégorique : « L'acte qu'il a accompli avec J'accuse ! est intelligible pour tout le monde et doit survivre comme un exemple immortel ».

La panthéonisation du dreyfusard

Ce sont les députés socialistes qui, le 13 juillet 1906, présentent la proposition de loi visant à faire entrer Zola au Panthéon « au lendemain du jour qui a enfin marqué le triomphe éclatant et définitif de cette œuvre grandiose de vérité, de justice et d'humanité ». Pour le rapporteur Jules-Louis Breton qui parle au nom d'Allemane, Buisson, Jaurès et Sembat, « plus que tous ses chefs-d'œuvre, cette ferme, courageuse et admirable attitude fera de Zola une des plus belles et des plus grandes figures de notre époque ». Votée en urgence par 316 voix contre 165, la proposition n'est discutée au Sénat que le 12 décembre. Italien, traître, auteur d'une œuvre relevant de la simple pornographie et de la complaisance pour le vice, les adversaires des honneurs du Panthéon clament avec force qu'on va ainsi renouveler l'Affaire.

Face à ces imprécations, les partisans de la panthéonisation rappellent « la foule ameutée contre cet homme de bien qui demandait la justice » et affirment qu'il faut « rappeler aux générations qui viendront l'exemple de Zola, ce grand justicier qui a eu le courage, dans cet universel désarroi des consciences, de tenir haut et ferme le drapeau de la vérité ». Clemenceau, président du Conseil en exercice, fait personnellement l'éloge de ceux qui se sont dressés, « tout seuls devant les masses égarées » pour résister aux foules : « il reste l'acte d'une conscience noble, courageuse, qui a honoré son temps et son pays ». Le transfert depuis le cimetière Montmartre n'a lieu que le 4 juin 1908. Le commandant Dreyfus, présent à la cérémonie, est blessé au bras par les deux coups de feu que tire Louis Grégori, ancien normalien et journaliste ; les jurés de la cour d'assises de Paris l'acquitteront, acceptant de considérer l'attentat comme un acte nationaliste naturel.