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La loi d'amnistie

La loi d'amnistie

Les objectifs des élus

Au début du procès de Rennes, un journaliste antidreyfusard espérait un verdict unanime pour ne pas laisser l'Affaire tout entière debout. Six semaines plus tard, le ministre de la Guerre déclare voir dans la grâce présidentielle, « le premier gage à l'œuvre d'apaisement que l'opinion réclame et que le bien de la République commande ». Les ministres souhaitent suivre cette voie même si les plus ardents dreyfusards veulent continuer la lutte et se battre demain pour la justice aussi âprement qu'hier. À la tête d'un gouvernement de défense républicaine encore fragile, Waldeck-Rousseau a voulu la grâce pour faire cesser l'agitation révisionniste, pour éviter six mois de polémiques et d'outrages ; ses notes pour le Conseil des ministres du 12 montrent qu'il pressent que la grâce sera perçue par les antidreyfusards comme un gage d'amnistie. Elles ont été publiées par Pierre Vidal-Naquet qui rappelle qu'il s'agit là d'une vieille technique, installant « l'oubli dans la cité » comme le firent, en 403 avant Jésus-Christ, les démocrates athéniens ; mais l'historien de l'Antiquité souligne que si l'amnistie couvre Mercier comme Picquart, « le responsable de l'accusation et l' artisan de la révision, (... il) s'agit avant tout d'amnistier les généraux, coupables de la forfaiture de 1894 ».

Même s'il se réjouit que le cabinet de défense républicaine ait empêché un gouvernement des bandits et commence à faire juger DéroulèdePaul Déroulède
Devenu célèbre après 1872 pour ses Chants du soldat, fondateur en 1882 de la Ligue des Patriotes, élu député en 1889, Paul Déroulède, partisan de Boulanger puis dénonciateur des parlementaires chéquards de Panama, tente un coup de main vers l'Élysée en 1899, après les obsèques du président Félix Faure. Acquitté par les jurés de la cour d'assises, il est condamné à 10 ans de bannissement par la Haute Cour et revient d'Espagne après l'amnistie de 1905.
par la Haute Cour, Clemenceau enrage : « Il leur faut maintenant l'amnistie. L'amnistie pour eux, bien entendu. L'innocent se contentera de la grâce déshonorée » (L'Aurore, 13 et 18 septembre 1899). Seule une minorité partage l'avis de Zola quand il écrit à Lucie Dreyfus, le 29 septembre 1899 : « Il nous faut la réhabilitation de l'innocent, moins pour réhabiliter, lui qui a tant de gloire, que pour réhabiliter la France, qui mourrait sûrement de cet excès d'iniquité ». Le 22 mai 1900, par 425 voix contre 60, les députés invitent le gouvernement à s'opposer énergiquement à la reprise de l'affaire Dreyfus de quelque côté qu'elle vienne.

La préservation des intérêts d'Alfred Dreyfus

Si, pour Le Petit Journal, le verdict de Rennes est « la vérité légale et la fin de cette triste affaire » et si la grâce est présentée par Waldeck-Rousseau comme « une mesure de clémence qu'a ratifiée la générosité de cœur enfin réveillée de notre pays », la déclaration de Dreyfus libéré, préparée par Jaurès, avait marqué que rien n'était fini.

Pour Alfred Dreyfus, le projet d'amnistie est la faillite du droit et de la justice et ne profite qu'aux scélérats qui ont surpris la bonne foi des juges ; le 8 mars 1900, il proteste auprès du Sénat « contre une mesure qui (le) laisse désarmé devant l'iniquité » suppliant qu'on lui laisse son droit à la vérité, à la justice. Trahison civique aux yeux de Zola, l'amnistie est votée au Sénat le 2 juin 1900 (231 voix pour et 32 contre) et adoptée définitivement par 304 députés (contre 205) le 13 décembre. Pour Alfred Dreyfus, le vote de l'immense majorité des républicains s'explique par la volonté de « ne pas faire échec au ministère, combattu par toutes les réactions » ; il a obtenu que son cas personnel soit exclu de la loi. Son second combat peut commencer.