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La première révision

La première révision

Le dessaisissement de la chambre criminelle

La chambre criminelle décide de ne pas renvoyer Dreyfus devant un autre conseil de guerre sans enquêter directement conformément au rapport du conseiller Bard qui affirme qu'il « y a eu assez de défaillances dans cette longue série d'incidents déplorables ». Alfred Dreyfus lui-même est entendu, le 5 janvier, par le président de la cour d'appel de Cayenne, sur l'île du Diable ; il répète que, le jour de sa dégradation, il n'a fait aucun aveu mais au contraire réaffirmé son innocence et sa volonté qu'on fasse toute la lumière. Du 1er novembre 1898 au 9 février 1899, plus de 150 dépositions sont rassemblées malgré une exceptionnelle campagne d'injures soutenue par un des plus hauts magistrats de la Cour de cassation, le président de la chambre civile Quesnay de Beaurepaire démissionnaire le 8 janvier 1899.

Si la possibilité d'un procès contre Picquart devant la justice militaire est écartée, le 3 mars, par affirmation de la supériorité de la justice civile en cas d'affaires connexes, le pouvoir de révision en matière criminelle est déjà passé de la chambre criminelle aux chambres réunies en application de la loi de dessaisissement promulguée le 1er mars. Le président Loew en garda l'impression que ses collègues avaient été « abandonnés pour avoir servi le Droit et la Vérité, et pour n'avoir voulu servir qu'eux » mais le président du Conseil souhaitait un arrêt qui s'impose à tous par les conditions mêmes dans lesquelles il serait rendu. Si les parlementaires ont voulu le dessaisissement pour empêcher la révision, certains ont considéré que le Gouvernement y était favorable en sachant que la révision aurait quand même lieu et serait renforcée par une décision rendue par un plus grand nombre de hauts magistrats.

L'annulation du jugement de 1894

Toute l'instruction conduite par Bard et Loew est publiée dans Le Figaro de fin mars à fin avril malgré l'amende qui frappe le journal. Les chambres réunies la valident après avoir entendu dix témoins supplémentaires et un réquisitoire rejetant la cassation sans renvoi où les défenseurs de la révision sont dénoncés « par leurs criminelles attaques contre l'armée, (ils) ont blessé profondément et irrité jusqu'à l'exaspération le sentiment national ».

Les sentiments républicains de beaucoup des membres du parquet de la Cour de cassation sont alors avérés. Selon V. Duclert, la majorité de la Cour de cassation témoigne alors d'une résistance civique liée à la démocratisation d'ensemble de la magistrature et d'une éthique du droit fondée sur le professionnalisme de ses magistrats. Le 3 juin 1899, le jugement du 22 décembre 1894 est cassé et annulé à l'immense bonheur des Dreyfus.

Le capitaine Dreyfus reçoit communication de la nouvelle le lundi 5 juin 1899 ; il cesse d'être soumis au régime de déportation, devient simple prévenu, est replacé dans son grade et peut reprendre son uniforme. Il éprouve une joie immense, indicible mais son retour dans sa patrie, le 30 juin au soir, le rend à des sentiments de surprise, de stupéfaction, de tristesse et de douleur. Blessé pendant son débarquement, dans la tempête, à Port-Haliguen en Quiberon, il est conduit en train de nuit vers la prison militaire de Rennes ; il y arrive le 1er juillet au petit matin et va attendre plus d'un mois sa comparution devant ce nouveau conseil de guerre sans imaginer encore qu'il lui sera infligé une seconde condamnation.