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La seconde condamnation

La seconde condamnation

L'intime conviction des témoins et des juges

Même si, en 1904, le colonel Picquart soutenait toujours que le conseil de guerre « avait le droit et même le devoir d'étendre, comme il l'entendait, le champ de ses investigations », les limites qu'imposait l'arrêt de la Cour de cassation n'auraient pas dû être oubliées. Elles le furent d'autant plus que le colonel Jouaust, président du Conseil de guerre, affirma le 28 août : « Nous n'avons pas à nous occuper du rapport de M. Ballot-Beaupré ni de ce qu'a pu dire un magistrat dans une autre enceinte ».

Dès le 12 août, la déposition de plus de quatre heures du général Mercier ne prouve rien et c'est en vain que le capitaine Dreyfus l'interpelle. Le témoignage du président Casimir-Périer soutenant que son ministre ne lui a jamais parlé d'aveux de Dreyfus et qu'il l'a assuré que les documents du bordereau n'avaient pas d'importance n'ébranle pas les certitudes de la majorité des juges. Trois fois plus nombreux que ceux de la défense, les témoins de l'accusation impressionnent les juges militaires.

Le réquisitoire développe l'idée des deux faisceaux de témoignages, l'un demandant l'acquittement, l'autre réclamant la condamnation : « Il vous appartiendra de donner à chacun l'importance morale que vous devez lui attribuer. Dans cette affaire, la preuve ne réside pas dans tel ou tel point. Elle est partout. Elle est dans l'ensemble ». Jugeant Carrière hors d'état de réfuter les démonstrations des avocats de Dreyfus, Alphonse Bard, l'ancien rapporteur de la première révision dénoncera plus tard la manière dont le conseil de guerre fut manœuvré et les dangers de l'intime conviction : elle « laisse la porte ouverte à toutes les influences du milieu et des préjugés, à tous les entraînements grégaires de l'opinion, aux écarts de l'imagination, aux fantaisies de la dialectique et finalement quelquefois aux complaisances ou aux compromissions involontaires de la conscience ».

Un monument d'infamie

Zola a évoqué la cruauté sénile et têtue du réquisitoire, écrivant que le compte rendu des audiences rennaises serait le « monument le plus exécrable de l'infamie humaine ». L'avocat de ses propres procès, Me Labori, resta adepte d'une stratégie de rupture. Mais Alfred Dreyfus consigna ensuite que ses lueurs de génie étaient gâchées par la manière dont il posait ses questions, le témoin pouvant se rebiffer « au lieu d'être écrasé par une logique qui eût dû être sans violence mais impitoyable ».

Premier avocat de Dreyfus, Me Demange plaida le doute, animé d'un sentiment humain qui, selon son client, ne répondait pas à la situation, à la grandeur du procès qui se déroulait. Malgré l'attentat qui lui avait valu un capital de sympathie, Labori fut prié de ne pas plaider pour ne pas irriter le conseil de guerre ; son silence n'empêcha pas la nouvelle condamnation du capitaine à dix ans de détention, après un long délibéré pendant lequel flotte sur la salle des fêtes, selon Victor Basch, « une lourde buée de désespérance ». Avant que tous ses juges ne demandent, le 10, qu'on lui épargne une nouvelle dégradation militaire, Alfred Dreyfus fut déclaré coupable par 5 voix contre 2, le 9 septembre tout en étant gratifié, conformément aux réquisitions du commandant Carrière, par 4 ou 5 voix contre 3 ou 2, de circonstances atténuantes, assez étranges pour un officier censé avoir commis un crime de haute trahison.