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La publicité de l'arrêt innocentant Dreyfus

La publicité de l'arrêt innocentant Dreyfus

Le bonheur des dreyfusards

Cependant que le général Picquart rappelle à Dreyfus qu'il aurait préféré le conseil de guerre mais qu'il ne s'entête pas, l'arrêt du 12 juillet est forcément un temps de joie débordante pour tous les proches du capitaine. Dix bouteilles de champagne accompagnent le repas qu'organise Lucie Dreyfus, après l'arrêt de réhabilitation ; au menu des 22 convives, melons, truites saumonées, agneau jardinière, poulets montés, haricots verts, glaces font oublier les milliers de tristes repas d'Alfred à l'île du Diable.

Dès le 20 juin, L'Aurore se félicitait que le rapport Moras démontre « l'inanité absolue des charges relevées contre le capitaine Dreyfus » et qu'éclate au grand jour « l'infamie de ceux qui ont arraché aux juges militaires une condamnation qui est l'iniquité même ». Le comité catholique pour la défense du droit publie un ordre du jour où il se réjouit d'un « arrêt qui restaure souverainement le droit outrageusement violé et proclame l'innocence de l'officier injustement condamné ». S'il confie au journal Le Temps, publié le 13 juillet, qu'il est replacé dans son grade et ignore s'il pourra bénéficier de promotions le remettant au rang de camarades plus heureux ayant poursuivi leur carrière sans encombre, Alfred Dreyfus ajoute : l'arrêt est prononcé. « Je suis officier, et, en cette qualité, obligé de me refuser à toute interview. Je n'ajoute qu'un mot, et c'est à l'adresse de ceux qui ont défendu la vérité et un innocent : merci ! ».

L'innocence affichée partout en France

La publicité de l'arrêt est assurée par des dispositions de l'arrêt de la Cour de cassation qui prévoit son insertion au Journal officiel, son affichage à Paris et à Rennes ainsi que dans cinq journaux au choix de Dreyfus ; l'innocent a aussi la faculté de faire des insertions payantes aux frais du Trésor et à son choix dans cinquante journaux de Paris et de province. D'autre part, le 13 juillet, le gouvernement annonce aux députés qu'il désire l'affichage de l'arrêt dans toutes les communes de France. Ceci va être fait même si certains maires témoignent d'un anti-dreyfusisme persistant en affichant l'arrêt à l'envers comme en témoigneront divers procès-verbaux de gendarmerie, notamment dans le Morbihan.

Au milieu de tendres effusions, le souvenir ému d'Alfred Dreyfus se porte vers «  tous ceux qui n'étaient plus là pour jouir du triomphe d'une cause pour laquelle ils avaient tant souffert », Zola, Scheurer-Kestner, Trarieux, Grimaux, Giry, Molinier, Zadoc Kahn ». Le premier nom cité dans la liste de ses Carnets est celui de Bernard Lazare et il écrit à ses proches : il « aurait mérité d'assister au triomphe de la Vérité auquel il contribua si puissamment. Son souvenir restera imperturbable parmi nous ».

« La revanche est belle et je la salue », les mots du commandant Forzinetti à Joseph Reinach, le 14 juillet, sont clairs. L'ancien commandant de la prison militaire qui s'était persuadé de l'innocence du capitaine en l'observant à l'automne 1894 écrit au député dreyfusard qu'il faut une réintégration dans la cour de l'École militaire avec attribution du grade de l'officier de la promotion du capitaine qui a été le plus favorisé. Sur ce dernier point, tout est déjà joué au détriment du nouveau chef d'escadron mais l'arrêt qui l'innocente reste pour Alfred Dreyfus, le « triomphe de la justice et de la vérité sur l'erreur, le mensonge et le crime ».